Montréal célèbre le printemps au fil de l’archet : un voyage de Kreisler à Beethoven

Quand la lumière s’allonge enfin et que la ville se dégourdit, Montréal retrouve un rituel qui lui ressemble : celui des concerts de musique de chambre, souvent nichés dans l’acoustique généreuse des églises ou dans l’intimité des salles de spectacles. Au printemps, les archets semblent y respirer autrement. Entre pierres centenaires, bancs de bois et scènes contemporaines, le violon devient messager de renouveau — tantôt tendre, tantôt pétillant — et entraîne le public à travers les époques, du baroque aux portes du romantisme. Un programme qui fait dialoguer Fritz Kreisler, Jean‑Sébastien Bach et Ludwig van Beethoven promet ainsi un moment lumineux, où la virtuosité n’écrase jamais l’émotion, et où le collectif se met au service de la nuance.

Cette saison, la formule est simple et efficace : ouvrir la soirée sur la grâce d’une miniature, élargir ensuite le paysage avec une architecture baroque taillée pour les cordes, puis refermer le tout sur un quatuor classique où affleure déjà la personnalité d’un Beethoven prêt à bousculer les codes. Trois manières d’écrire pour les cordes, trois climats, et une même invitation : écouter comment la musique, au fil des siècles, a su capter l’élan du printemps — l’éveil, la circulation, l’affirmation.

La première page du programme porte la signature de Fritz Kreisler, compositeur et violoniste dont le nom évoque d’emblée un art du chant et du rubato, à mi-chemin entre la confession et la conversation. On y retrouve généralement deux pièces brèves, Siciliano et Rigaudon, qui forment un diptyque aussi contrasté que complémentaire. Le Siciliano s’installe comme une aube musicale : une ligne souple, presque murmurée, où la mélodie semble se lever lentement, portée par un balancement discret. L’écriture, toute en courbes, privilégie la clarté du phrasé et la qualité de la sonorité : chaque note appelle une respiration, chaque inflexion suggère un geste.

Changement de décor avec le Rigaudon, danse nerveuse et lumineuse, où le violon troque la confidence pour l’élan. Les accents y sont plus francs, le pas plus vif, et la virtuosité se déploie sans ostentation : traits agiles, articulations piquées, relances rythmiques. Dans l’enchaînement, l’effet est immédiat — comme si, après l’éveil, venait la marche. Pleines de charme et de finesse, ces deux pièces mettent surtout en valeur l’élégance du style de Kreisler et le dialogue subtil entre les instruments : le soliste s’y expose, certes, mais il écoute aussi, s’appuie, répond, et c’est souvent dans ces échanges que naît l’étincelle.

De la miniature, la soirée passe ensuite à une construction plus ample : le Concerto brandebourgeois no 3 en sol majeur, BWV 1048, de Jean‑Sébastien Bach. Écrit pour cordes, l’ouvrage est l’un des sommets du répertoire baroque et, paradoxalement, l’un des plus modernes par son énergie collective. Ici, pas de soliste mis sur un piédestal : tout se joue dans l’équilibre et la circulation de la matière musicale entre les pupitres. Bach répartit les cordes en trois groupes, tissant une polyphonie riche où les lignes se croisent, se poursuivent et se soutiennent avec une précision d’horloger.

Le premier Allegro ouvre la partition sur un mouvement continu, presque motorique, où la joie naît de la mécanique même du contrepoint. Les motifs s’y relaient avec une évidence qui masque la complexité de l’écriture. Au centre, l’Adagio — souvent réduit à une brève respiration, parfois laissé à l’improvisation ou à une cadence selon les traditions d’interprétation — agit comme une suspension : une pause qui fait ressortir, par contraste, l’urgence du finale. L’Allegro assai repart alors de plus belle, incisif et jubilatoire, et réclame du collectif une cohésion sans faille : attaques parfaitement ensemble, articulation commune, écoute constante. Dans l’acoustique d’une église, ces entrelacs prennent une dimension presque architecturale; dans une salle, ils gagnent en netteté, comme gravés au trait.

Pour clore le programme, place à Beethoven et à l’un de ses premiers grands jalons chambristes : le Quatuor à cordes op. 18 no 5. Composé à une époque où le jeune Beethoven s’inscrit encore dans l’héritage de Haydn et de Mozart, le quatuor porte clairement l’empreinte de ce modèle — notamment dans l’équilibre des voix et la vivacité des échanges — tout en laissant percevoir une singularité déjà bien à lui : une manière d’accentuer les contrastes, de tendre la phrase, de charger certains silences d’intention. On entend ici un compositeur qui respecte la forme, mais qui n’a pas renoncé à la surprise.

Le premier Allegro avance avec entrain, porté par un jeu de questions-réponses qui met les musiciens à égalité : aucun instrument n’est décoratif, chacun a sa réplique, son rôle dans la construction. Le Menuetto et son Trio, plus piquants qu’ils n’en ont l’air, offrent un terrain de précision rythmique et d’élégance, avec cette pointe d’esprit qui rappelle parfois Mozart. Vient ensuite l’Andante cantabile, moment de chant intérieur où la beauté réside moins dans l’effet que dans la tenue du son, la justesse des timbres et la façon de faire durer une idée. Enfin, l’Allegro assai conclut avec un élan vif, presque théâtral, et met en évidence la virtuosité collective : souplesse des transitions, clarté des traits, articulation serrée. Dans ce final, on reconnaît déjà la volonté beethovénienne de pousser la conversation à son point d’incandescence.

Au terme de ce parcours, c’est une même sensation qui s’impose : celle d’une musique qui éclaire, au sens propre comme au figuré. Kreisler ouvre une fenêtre sur la délicatesse et la danse; Bach organise le mouvement du monde en lignes entremêlées; Beethoven, lui, transforme la forme classique en espace d’expression, déjà tendu vers l’avenir. À Montréal, où les saisons marquent la vie culturelle autant que la météo, ces concerts printaniers ont quelque chose d’un rendez-vous collectif : on s’y retrouve pour écouter, mais aussi pour recommencer. Et lorsque les dernières notes s’éteignent, il reste souvent, dans le silence qui suit, l’impression d’avoir assisté à un lever de jour.

— 22 MARS 2026 À 16 H
Le Monde de Montréal
Église Saint-Pierre-Apôtre
1201, rue de la Visitation (coin René-Lévesque) — Métro Beaudry

LES PETITS VIOLONS EN CONCERT Direction artistique : Marie-Claire Cousineau
Présenté par Julie Daoust
Violons : Marie-Claire Cousineau Ϯ (Direction), Alexandre BaudouinSophie BeaudetBéatrice Bozzini-MerkelHenri PilonLéo PilonUrbain Sehrbrock

Violons et Altos : Julien Oberson Ϯ, Luc-André Larose *

Altos : Isabelle Bélanger-Southey Ϯ, Xavier Lepage-Brault Ϯ, Zoé Saint-Pierre Belzile

Violoncelles : Mariève BockLorraine GauthierMarilou Cotnoir

Contrebasse : Gabriel Rioux

Entrée libre — contribution suggérée : 20$.

Par Paul-Alexis François