Quand apprendre devient un filet social : la mission des centres d’éducation populaire

Dans les quartiers où l’isolement, la précarité et les barrières linguistiques se croisent, les centres d’éducation populaire accueillent des adultes que le système scolaire a parfois laissés derrière. Alphabétisation, francisation, initiation à l’informatique : derrière ces mots, une même promesse, celle de redonner des outils concrets pour agir sur sa vie.

Ils ne font pas la une, mais ils changent des trajectoires. Les centres d’éducation populaire — souvent ancrés dans le milieu communautaire — misent sur une idée simple : l’apprentissage, lorsqu’il est accessible et bienveillant, devient un levier de dignité. Leur mission dépasse l’offre de cours. Elle consiste à rejoindre des personnes adultes vulnérables, à reconnaître leur vécu et à bâtir, pas à pas, des compétences qui ouvrent des portes : comprendre une lettre officielle, parler au médecin sans crainte, remplir un formulaire en ligne, décrocher un emploi, ou simplement participer à une conversation sans se sentir « de trop ».

Leur pertinence s’explique d’abord par l’ampleur des besoins. La faible littératie touche encore de nombreux adultes, qu’ils soient nés ici ou arrivés plus récemment. À cela s’ajoutent les défis de la francisation pour des personnes immigrantes qui doivent apprendre la langue tout en travaillant, en élevant des enfants, ou en reconstruisant leur réseau. Enfin, la fracture numérique s’est accentuée : démarches gouvernementales, services bancaires, rendez-vous médicaux, recherche d’emploi… tout passe par des interfaces qui exigent une aisance minimale. Pour celles et ceux qui n’ont pas d’ordinateur, pas d’adresse courriel stable, ou pas la confiance nécessaire pour « cliquer au bon endroit », le quotidien peut se transformer en parcours d’obstacles.

L’alphabétisation, dans ces centres, n’a rien d’abstrait. Elle est souvent « fonctionnelle » : lire pour agir. On y décortique des avis de renouvellement de bail, des consignes de sécurité au travail, des contrats de téléphone, des fiches de paie. On apprend à écrire une note à l’école, à composer un court courriel, à prendre des messages. Au-delà des compétences, le gain est psychologique : la honte — sentiment rapporté par de nombreux apprenants — recule lorsque l’on découvre qu’il existe des stratégies et que l’on n’est pas seul. Pour une personne qui évitait les guichets par peur de ne pas comprendre, pouvoir poser une question et suivre la réponse change la relation au monde.

La francisation joue un rôle tout aussi déterminant, particulièrement dans un contexte où la langue structure l’accès aux services et au marché du travail. Dans un centre d’éducation populaire, apprendre le français ne se limite pas à la grammaire. On y pratique la conversation liée à des situations réelles : appeler pour un rendez-vous, se présenter à une entrevue, expliquer des symptômes, discuter avec les enseignants des enfants. L’approche est souvent interculturelle et non jugeante : on valorise la progression, on accepte les accents, on apprend à se faire comprendre. Cette pédagogie de proximité est cruciale pour des adultes qui, autrement, abandonnent des cours trop rapides, trop théoriques ou incompatibles avec des horaires atypiques.

Quant à l’enseignement de l’informatique, il répond aujourd’hui à une urgence sociale. Savoir utiliser un clavier, créer un mot de passe robuste, repérer une tentative d’hameçonnage, joindre un document, chercher une information fiable : ces gestes, banals pour certains, conditionnent l’autonomie de beaucoup. Dans plusieurs centres, les cours d’initiation deviennent des ateliers de survie numérique. On apprend à naviguer sur les plateformes de services, à remplir une demande, à télécharger un relevé, à prendre un billet, à participer à une rencontre en visioconférence. Pour une personne vulnérable, éviter une erreur coûteuse — un clic sur une fraude, un formulaire mal rempli, une démarche abandonnée — peut faire la différence entre stabilité et aggravation de la précarité.

Ce qui distingue les centres d’éducation populaire, c’est aussi leur manière de faire. Les groupes y sont généralement plus petits, les parcours plus souples, et l’accueil plus personnalisé. On ajuste le rythme, on répète sans juger, on célèbre les micro-réussites. La présence d’intervenants communautaires, de formateurs et parfois de bénévoles crée un climat sécurisant où l’on peut dire : « je ne comprends pas » sans se sentir diminué. Et parce qu’ils sont en lien avec d’autres organismes, ces centres deviennent des carrefours : on y oriente vers des services d’aide alimentaire, de soutien psychosocial, d’employabilité ou d’accompagnement juridique lorsque c’est nécessaire. L’éducation n’est pas isolée des conditions de vie; elle s’y arrime.

« Avant, je demandais toujours à mon fils de lire les lettres. Je n’aimais pas ça », confie Nadia, 52 ans, arrivée au pays il y a quelques années et inscrite à un atelier combinant francisation et informatique. « Maintenant, je peux au moins comprendre l’idée et poser des questions. » Dans la même salle, Marc, 44 ans, raconte avoir longtemps évité les demandes d’emploi en ligne : « Je pensais que ce n’était pas pour moi. Le jour où j’ai envoyé mon CV par courriel, c’était petit… mais c’était énorme. » Ces histoires, les centres en recueillent chaque semaine. Elles parlent d’autonomie, mais aussi de reconnaissance.

Les retombées dépassent les individus. Lorsqu’une personne améliore sa littératie, elle accède mieux à l’information, comprend davantage ses droits et obligations, et participe plus facilement à la vie démocratique. Lorsqu’elle progresse en français, elle réduit l’isolement et consolide son intégration dans la communauté. Lorsqu’elle franchit le cap du numérique, elle gagne du temps, évite des déplacements, et peut même aider d’autres proches. Au bout du compte, ces apprentissages contribuent à réduire les inégalités d’accès aux services, de santé et d’emploi. Dans une société où la complexité administrative augmente, l’éducation populaire agit comme un « traducteur » : elle rend le monde lisible.

Reste que cette mission se déploie souvent avec des moyens limités. Les équipes doivent composer avec le financement incertain, la difficulté de recruter et de retenir du personnel formé, et des listes d’attente qui s’allongent. Or, les parcours des adultes vulnérables demandent de la continuité : interrompre un atelier faute de ressources, c’est parfois perdre l’élan durement gagné. À l’heure où l’on parle d’intégration, de productivité et de cohésion sociale, soutenir les centres d’éducation populaire revient à investir dans une infrastructure discrète, mais essentielle — celle qui permet à chacun d’apprendre, de comprendre et de prendre sa place.

Dans une époque saturée de mots de passe, de formulaires et de sigles, l’éducation populaire rappelle une évidence : l’égalité ne se décrète pas, elle se construit. Par un cours du soir, un atelier de conversation, une séance devant un écran. Par des questions posées sans gêne et des réponses patientes. Si l’école a été, pour certains, un lieu de rupture, ces centres offrent une seconde chance — et, parfois, la première véritable occasion d’apprendre à son rythme.

Conjointement avec le député de Gouin, le député de Matane Matapédia, le député d’Abitibi Est, la députée de Laporte, le député de Rosemont, la députée de Saint-Laurent, la députée de Chomedey, la députée de Bourassa Sauvé, Madwa-Nika Cadet a sollicité le consentement de l’Assemblée nationale du Québec afin de présenter la motion suivante :

Que l’Assemblée nationale reconnaisse la pertinence de la mission des centres d’éducation populaire qui offrent entre autres des cours d’alphabétisation, de francisation et d’enseignement d’informatique aux adultes vulnérables

Que le gouvernement Caquiste assure le financement requis pour que les centres d’éducation populaire du Québec puissent poursuivre leurs opérations et faire face à la hausse de leur coût de fonctionnement notamment de loyer.

Le Monde de Montréal déplore que cette motion ait été rejetée.

Par Paul-Alexis François